Les « vrais » salaires de l’éliteLe niveau de rémunération des joueurs a explosé. La Ligue a accepté de commenter ces chiffres. Une exclusivité de « L’Équipe ».Boosté par la Coupe du monde 2007 en France, le Top 14 connaît aujourd’hui un développement majeur. Sa croissance s’est emballée, au point de susciter quelques craintes, exprimées par le président de la LNR, Pierre-Yves Revol. Les joueurs professionnels français sont aujourd’hui au cœur d’enjeux financiers considérables. « L’Équipe » dévoile aujourd’hui un aspect longtemps obscur du rugby français.
UNE AUGMENTATION VERTIGINEUSEUn salaire multiplié par deux en l’espace de cinq ans, telle est l’inflation dont les joueurs de rugby ont bénéficié depuis l’exercice 2004-2005. Un bond de 104 % révélateur de l’expansion de ce sport. En cinq ans, le salaire moyen brut annuel est passé de 76 718 € à 156 526 € par saison, soit une hausse moyenne de 15,4 % par an. Soit environ une rémunération mensuelle brute de 13 000 euros brut, qu’il est difficile de comparer à celle d’un footballeur de Ligue 1 – 45 000 € brut mensuels –, étalon usuel et hors catégorie du sport français.
Peu de secteurs économiques ont connu une croissance aussi colossale et ce sont les joueurs qui ont été les premiers à en récolter les fruits. L’affluence dans les stades augmente chaque année, les droits télé suivent la même courbe, les sponsors arrivent en masse et les budgets des clubs explosent. À titre indicatif, le budget moyen d’une équipe de Première Division était de 7,5 millions de francs (1,143 M€) il y a dix ans. Il est aujourd’hui de 15 millions… d’euros. Le salaire des joueurs est devenu le premier poste de dépense. Mourad Boudjellal, président de Toulon, y voit une forme de logique : « Le rugby a connu un essor formidable. Il est normal que les premiers bénéficiaires en soient les principaux acteurs. Ça me paraît d’ailleurs plutôt sain. Ensuite, il y a un équilibre à trouver et nous y arriverons bientôt. » Pour Jean-Marc Lhermet, manager de l’ASM Clermont Auvergne, cet enrichissement n’est pas disproportionné : « Cette évolution est maîtrisée : la Ligue a su encadrer tout ça. »
L’ÉLITE PREND LE LARGELa convention collective des joueurs de rugby professionnels prévoit un salaire brut annuel minimal de 36 000 euros. Mais le rugbyman moyen touche environ 120 500 € net par an (10 000 € mensuels), soit 7,5 fois le SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance). Une paye conséquente, mais qui doit lui permettre de vivre et de préparer son avenir, sachant que la durée d’une carrière est, aujourd’hui, de sept à huit ans et que le joueur ne perçoit pas son meilleur niveau de rémunération durant toute la durée de sa vie sportive. En réalité, seule une élite se détache : les internationaux français et des stars étrangères. Là encore, la LNR a bien voulu nous communiquer la moyenne des trente plus gros salaires français. Elle atteint 320 348 euros brut annuels, cette saison. Son augmentation a été moins rapide que celle du salaire moyen (+ 12,5 % par an en moyenne), mais elle a malgré tout explosé (+ 80,4 % en cinq années). Un chiffre qui a surpris Mourad Boudjellal et qu’il s’est empressé de vérifier au sein de son propre effectif : « C’est la moyenne de mes trois plus gros salaires, après, je ne connais pas ceux des joueurs des autres clubs. » Une disparité qui devrait continuer d’exister, selon Jean-Marc Lhermet : « Le rapport est déjà de un à sept dans un vestiaire entre les plus gros salaires et les plus faibles. Il y aura toujours deux ou trois joueurs mieux payés que les autres. Ce sont ces niveaux-là de salaire qui vont continuer d’augmenter. »
BIENTÔT AU MAXILes salaires arrivent aujourd’hui à la limite de ce que l’économie du rugby peut soutenir. Il y a, bien entendu, un effet crise mais aussi l’influence de garde-fous, comme la limitation de la masse salariale brute à 52 % du budget du club. Des budgets qui ont d’ailleurs connu une augmentation bien moins rapide que les salaires sur ces cinq dernières années, soit une inflation de seulement 56,5 % . La mise en place d’un salary cap à partir de la saison prochaine devrait enrayer l’inflation à défaut de l’inverser. « On arrive à l’asymptote », estime Jean-Marc Lhermet. Une idée partagée par Pierre-Yves Revol, le président de la Ligue (voir par ailleurs) et Mourad Boudjellal. « Je pense que nous ne sommes pas loin du plafond, mais il y a une remise à niveau qui devait être faite. » Premier indicateur : le nombre moyen de contrats par club a baissé pour la première fois depuis quatre ans, passant de 35,4 à 34. Cela s’explique par l’essoufflement des ressources économiques. Les clubs doivent, aujourd’hui, trouver de nouveaux moyens de gagner de l’argent. Pas forcément pour gonfler les salaires, mais au moins pour développer leurs structures et obtenir de nouvelles rentrées. Enfin, de nombreux présidents de club tablent sur une – importante – revalorisation à la hausse des droits télé en 2011, droits qu’ils considèrent, pour l’heure, insuffisants par rapport à l’exposition médiatique du Top 14 et sa popularité.
RENAUD BOUREL
Deuxième partie de l'article de L'Equipe :« Certains clubs sont au maximum »PIERRE-YVES REVOL, le président de la LNR, estime que l’inflation des salaires dans le rugby ne pourra plus durer.
PENSEZ-VOUS que les salaires vont continuer d’augmenter en moyenne de 15 % par an encore longtemps ?
À court terme, non ! Pas de façon significative. Le rugby, avec son économie générale actuelle, arrive au maximum de ce qu’il peut faire. Je pense que la progression des salaires va s’atténuer, à court terme.
De façon globale ou individuelle ?
On n’empêchera pas une progression plus importante dans tel ou tel club. C’est justement pour éviter des coups d’accordéon trop forts que la Ligue a choisi d’instituer, à partir de la saison prochaine, un salary cap (*). Celui-ci n’est pas fait pour contraindre nos meilleurs clubs, puisqu’il sera indexé sur la base des budgets les plus importants. Il est fait, justement, pour éviter qu’un investisseur français ou étranger arrive dans un club et fasse exploser nos moyennes, au risque de perturber gravement le marché, et sans donner des assurances de pérennité dans le sport.
Est-ce que l’indexation sur les plus gros budgets n’est pas contradictoire avec l’objectif de cette mesure, à savoir l’équité ?
Non, car autant il faut se prémunir des progressions beaucoup trop fortes et qui seraient artificielles venant de l’extérieur, autant on ne peut pas contraindre nos meilleurs clubs. On ne vit pas dans une bulle. Ils sont dans un univers concurrentiel international. On ne peut donc pas aller trop loin, au risque de les pénaliser. On a besoin de trouver un équilibre.
« Le Top 14 n’est pas homogène »Existe-t-il des sources de revenus encore inexploitées par le rugby ?
Le Top 14 n’est pas homogène. On a des clubs structurés dans des villes de taille significative, qui ont des ressources assez diversifiées. Je fais allusion à Toulouse, Paris, Clermont et Perpignan. Ces clubs sont capables d’assumer leur budget actuel. Ensuite, on a une autre catégorie de clubs dont la pérennité à ce niveau budgétaire est fortement dépendante d’un actionnaire, sponsor ou mécène, dont l’avenir, à moyen terme, prête à caution si les personnes concernées se retirent. Prenez l’exemple de Bourgoin. On s’est aperçu que le départ d’un mécène est difficilement substituable dans une ville moyenne. Et puis d’autres clubs n’ont pas de mécène et sont vraiment au maximum de leurs ressources. À mon avis, ceux-là, dans les années à venir, ne pourront pas assumer une progression de leur budget.
Que pensez-vous du niveau de salaire moyen d’un joueur de rugby ?
Il est élevé et proche du plafond de ce que peut supporter notre économie générale, mais si on se place du côté des joueurs, et dès lors que la grande majorité d’entre eux en font leur activité principale, il n’est pas choquant non plus qu’il rémunère une activité à plein temps, exclusive et dont la durée est limitée dans le temps.
Et la moyenne des trente plus gros salaires ?
Ce phénomène restera marginal. Le rugby supportera mal des différentiels de salaire significatifs. Par culture et par nécessité. C’est un sport collectif. Alors, bien sûr, il y aura toujours des exceptions, des joueurs hors norme qui ont une attractivité sportive et extra sportive très importante, qui peuvent justifier un investissement acceptable de la part de la collectivité. Mais je pense que, sur le plan de la gestion d’un club, les différents opérateurs se rendront compte qu’ils ont intérêt à mener une politique de rémunération assez juste et garante d’efficacité sportive.
R. B.
(*) Il s’agit de la masse salariale autorisée pour les clubs, calculée sur la base des trois plus gros budgets du Top 14 et augmentée d’un taux fixé par la LNR en fonction d’une analyse annuelle sur la santé économique du rugby français réalisée par la DNACG